La vierge Noire  

L'effondrement du mont Granier a donné lieu à des récits légendaires qui s'inscrivent au sein du corpus des récits de catastrophes montagnardes (disparition de l'alpe sous un glacier, engloutissement d'une ville sous un éboulement ou au fond d'un lac, etc.).

Ces légendes rigoureusement recueillies sont étudiées, comparées et cartographiées.

Les travaux d'enquêtes réalisés par Charles JOISTEN permettent d'établir que le site du Granier est particulierement pauvre en traditions orales et la raison en est probablement le contrôle très ancien par l'institution religieuse.

Ici comme à Paladru, la fixation écrite a laminé la transmission orale et par la même fait disparaitre des motifs narratifs alors qu'à quelques kilomètres de là, on a pu recueillir des cycles d'une extraordinaire richesse (Exemple de la légende de la ville des corbeaux dans la plaine d'Argentine-Maurienne).

Les chercheurs s'intéressent néanmoins à un texte dont le recueil et la publication sont dus à un ecclesiastique, le cure des Marches, qui l'a publié en 1926.

"La destruction de la ville de St-André a crée une légende, très connue des anciens de la contrée, et que les jeunes auront plaisir à entendre raconter. En l'an de grâce 1248, là où maintenant murissent les crus réputés des Abimes, existait une des principales ville de la Savoie : St-André, cite de richesses, de plaisirs et de débauches, dit-on. Un soir, Jésus-Christ se transforma en moine et vint en cette Sodome savoyarde prêcher le jeûne et la continence. Il fut très mal reçu, insulté, bafoué et roué de coups. Le Christ, alors, maudit la ville de luxure et, aussitôt, tous les diables de l'enfer vinrent ébranler le mont Granier et faire rouler d'énormes rochers sur la malheureuse cité, tandis que des torrents de flammes, descendus du ciel, consumaient les plus belles demeures. Lucifer contemplait avec une joie satanique ses sinistres collaborateurs qui poussaient, avec un furieux entrain de destruction, les roches au-dessus des palais et des maisons déjà transformés en ruines et en décombres. Pour faire table rase et dépasser même les ordres que Dieu lui avait donnés, Lucifer encourageait ses acolytes à rouler toujours plus avant les quartiers de la montagne et il leur commanda en une phrase restée populaire : "Pousse, pousse, Carabin, / Jusqu'à la montagne de Chignin !" "Je ne puis, repondit le diable interpellé, la Vierge noire m'arrête et contre elle je suis sans puissance". Cest qu'en effet, entre le mont Granier et Chignin, jusqu'où Lucifer voulait faire continuer la promenade devastatrice, existait le village de Myans dont la petite eglise contenait une statue de la Vierge toute noire. La Mère du Christ, voyant que les ordres de son fils allaient être dépassés par les démons, étendit les bras de sa noire statue, et arrêta net le déchainement de l'enfer devant l'église de Myans ou s'étaient réfugiés et priaient les moines de St-André".

(Bulletin paroissial des Marches, 6e année, mars 1926, n¡ 3, Auteur : J.M., cure des Marches ; in dossier Notes d'Histoire communales, Archives de Savoie, Chambery).

Ce texte s'inscrit d'abord dans la tradition fameuse du Christ pélerin ou Christ prêcheur qui vient constater l'impiété d'une communauté, impiété qui revêt l'aspect du comportement le plus réprouvé, celui de l'inhospitalité.

Ce thème est naturellement en connexion avec l'accusation portée par certains chroniqueurs contemporains a l'encontre des savoyards détrousseurs des pèlerins se rendant à Rome.

La seconde composante fait référence aux diables, agents du Dieu vengeur, qui éxécutent la sentence , selon un processus narratif très rarement rencontré, la puissance surnaturelle n'ayant ordinairement aucun besoin de déléguer.

Références : Abry Christian, Joisten Alice, Berlioz Jacques - Le dialogue des esprits malefiques dans la montagne (Savoie, Dauphine et Valais romand). La Haute montagne, Vision et représentations. In Le Monde alpin et rhodanien, 1er et 2eme trimestre 1988.